Portrait de Margaret : arrivée en 1960 au Canada, à 26 ans

Margaret Portrait Canada 1960

Voici un nouveau portrait, pas comme les autres. Pas vraiment préparé, pas enregistré sur mon téléphone. Un portrait fait à la volée. Au détour de conversations avec Margaret, une « PVTiste » avant l’heure…

Un tout petit peu de contexte s’impose pour commencer : Margaret est une dame âgée qui vit à quelques blocs de maisons de là où j’ai logé à plusieurs reprises à Vancouver, chez mon généreux hôte Philippe. Ce dernier a rencontré Margaret un peu par hasard. Il l’a vue, en train de tirer avec vigueur pour ramasser son tuyau d’arrosage, malgré sa frêle silhouette. Il l’a aidée et a commencé à discuter avec elle.

En août, Margaret est venue rendre visite à Philippe, avec quelques bouquets de menthe séchée et quelques haricots du jardin. Et nous avons discuté. C’est tout ce qu’il faut savoir. Voilà le portrait de Margaret, à mi-chemin entre interview et récit.

A table, chez Philippe, autour d’un thé.

Nous demandons à Margaret d’où elle est originaire en Allemagne.

Margaret : « Je viens d’Allemagne, non loin de Munich. De la campagne. Une ferme familiale. »

Margaret est arrivée au Canada en 1960, à l’âge de 26 ans (le même âge que moi 😊)

« Je travaillais à la ferme pour rien. Je travaillais de 4h du matin à 9 h du soir, mais je ne gagnais rien. La monnaie allemande n’avait aucune valeur. Je ne me voyais aucun avenir là-bas ».

« A l’âge de 22 ans, j’ai commencé à travailler pour une autre ferme ».

Margaret nous parle de sa situation familiale compliquée, d’une belle-mère manipulatrice, abusive verbalement.

Philippe : « Mais comment vous avez-fait pour partir au Canada ? »

Margaret : « D’abord je suis allée à Munich. Et je me suis inscrite pour partir. Quelques semaines plus tard, les papiers étaient prêts. »

Philippe : « Votre papa a dû être triste quand vous lui avez dit que vous partiez ? »

Margaret « Il ne savait pas ! Il l’a découvert quand je partais. Ma sœur m’a dit qu’il pleurait beaucoup. Je suis retourné le voir en 1965, car il était malade. »

Je demande à Margaret comment elle a entendu parler du Canada.

Margaret : « J’écoutais la radio ».

« Vous êtes courageuse », lui réponds-je.

Margaret nous montre une photo de sa mère enfant, avec ses frères et sœurs, et leurs parents, devant le bâtiment de la ferme familiale. Elle nous tend également une photo plus récente de la ferme.

Le temps passe, je raccompagne Margaret vers chez elle. On discute un peu. J’essaye de parler un peu en allemand avec elle, mais je vois qu’elle me répond toujours en anglais.

« Je n’aime pas parler en allemand. Les gens entendent ça, ils entendent la langue étrangère, ils voient que je suis allemande. Les gens n’aiment pas les Allemands. Si je parle en Anglais, ils ne savent pas d’où je viens. »

Nous faisons une pause sur un petit banc à mi-chemin.

Je lui parle de mon parcours ici, de Whistler. « Oh, c’est pour les jeunes ça ! » s’exclame-t-elle. Je lui parle du fait que j’hésite entre Vancouver et Whistler.

« De toute façon, tu n’as pas à prévoir. Les choses ne se passent jamais comme tu les prévois. Je n’avais jamais imaginé que ma vie soit ce qu’elle a été. Parfois tu dois prendre les choses comme elles viennent. » me dit Margaret.

Je lui demande si elle aime vivre à Vacouver. « Oh tu sais, à mon âge, on ne fait plus de changement. Je suis déjà heureuse de pouvoir me réveiller chaque matin et de toujours pouvoir marcher… »

Je lui demande si elle aimait vivre à Kistilano (qui est actuellement l’un des quartiers les plus recherchés à Vancouver, et où elle a habité précédemment).

Margaret : « Tu dois bien vivre quelque part ! »

Moi : « Et le Yukon ? Vous y avez-vous déjà été ? »

Margaret : « Non, mais j’ai vu des reportages dessus. Avec la vidéo maintenant, tu peux voyager dans ton salon. »

Je l’interroge à nouveau sur la chronologie de son parcours ici, car je n’ai pas bien saisi tous les détails. Margaret est arrivée en 1960 en Ontario, à Kitchener, suite à ce que lui avait conseillé quelqu’un (Un peu plus tard, elle me dira « Il y avait beaucoup d’Amish là-bas. Ils ne veulent pas de voiture. Et les femmes portent de longues robes noires. Je crois que je n’ai jamais vu de voiture là-bas ».). Elle travaillait dans une boulangerie, pendant 6 ans. (Tiens, cela nous fait un nouveau point commun !)  Puis elle est partie pour la Colombie-Britannique, à Vancouver. Elle a notamment travaillé pour une maison de retraite. Elle me parle avec tristesse d’une femme qui ne pouvait même plus ouvrir la fenêtre de sa chambre.

Nous nous remettons en route vers chez Margaret. Je lui redemande comment elle connaissait le Canada avant de partir là-bas. « En écoutant la radio » me répète-t-elle.

J’insiste : « Mais qu’est-ce que la radio vous a appris au sujet du Canada ? »

Margaret : « Qu’il y avait beaucoup de feux de forêts ».

J’arrive chez elle. La maison est entourée de nombreuses fleurs, arbustes, buissons… Son jardin sort du lot dans le quartier. Margaret a même fleuri les abords du trottoir, avec brio. Elle a la main verte. Les fleurs qui illustrent cet article sont celles dont Margaret prend soin avec amour. Dans son jardin, elle fait pousser beaucoup d’haricots. Je lui demande si elle a d’autres légumes « Non, quand il y a trop de légumes différents, ça devient compliqué. »

Elle me propose des chocolats.

« Ça c’est l’endroit où je fais de la couture » m’explique Margaret. Le petit haut qu’elle porte, avec son col vert fluo, elle l’a cousu elle-même. « Celui là, c’est celui que je mets à la maison ». Margaret s’en va dans la salle de bain, pour se changer. Je regarde autour de moi. Tapisseries, poupées, habits pliés sur une chaise, écran d’ordinateur…

La maison est dans son jus. Les promoteurs immobiliers gardent sans doute un œil de vautour dessus, au vu de la situation du logement à Vancouver. Cela fait 17 ans que Margaret vit dans cette maison. « J’ai planté ce cèdre quand je suis arrivée ici ». L’arbre est désormais bien grand.

Margaret m’avait parlé du Grand Canyon un peu plus tôt dans l’après-midi, en me disant qu’il faudrait que j’aille le visiter. « Mais il faut y aller en octobre. Il fait trop chaud maintenant ». Elle fouille dans une pile de DVD, et lance celui consacré au Grand Canyon. Un DVD de reportage un peu vieillot, qui montre les paysages et quelques interviews. A plusieurs reprises, elle me dit qu’on peut changer de DVD si je le souhaite, car celui-là est un peu « lent ».

Moi : « Comment avez-vous appris l’anglais ? »

Margaret : « Je ne parlais pas un mot d’anglais en arrivant ici. La boulangerie dans laquelle je travaillais appartenait à des Autrichiens, donc je pouvais parler allemand. Quand j’étais dans ma chambre, j’écoutais la radio, pour pouvoir m’habituer à la langue. »

Moi : « Donc vous avez tout appris ici, sur le tas ? »

Margaret : « Oui, j’ai appris ici. »

Le DVD du Grand Canyon continue à tourner. « Tout est rouge là-bas », me répète Margaret en désignant l’écran.

Le temps passe, je dois doucement penser à rentrer à la maison.

Je lui dis que je ne vais pas tarder, et que nous nous reverrons dimanche, comme convenu avec mon hôte. Je vois qu’elle est un peu déçue que je parte.

Je lui répète que je la trouve très courageuse et que je l’admire d’avoir fait ce qu’elle a fait. Que maintenant, pour nous, c’est tellement facile de se renseigner sur une destination avant d’y aller, de contacter des gens. C’est d’autant plus troublant pour moi que Margaret est partie au Canada au même âge que le mien, 26 ans. Je le lui fais remarquer.

Margaret : « Oui, j’avais ton âge…  26, enfin non, 26 et demi. Et maintenant regarde comme le temps a passé… ».

Je lui dis que je suis ravie d’avoir pu entendre son histoire, son expérience. Que c’est vraiment très riche d’enseignements, notamment pour les jeunes. En le lui disant, je suis assez émue. Margaret me répond que peu de gens s’y intéressent, que peu de jeunes semblent s’en préoccuper. Je note que ses yeux se sont illuminés de voir que je m’étais vraiment intéressée à son parcours de vie. Elle me serre fort dans ses petits bras.

Alors que je suis sur le pas de la porte, nous continuons à discuter un peu. Elle me dit de me rasseoir sur les escaliers. Nous parlons encore quelques minutes.

Elle me demande quelles langues je parle. Je lui explique que désormais, en France, on doit apprendre 2 langues étrangères. Elle est étonnée et trouve que cela doit être difficile pour certains. « Life is only so long » (« La vie est si courte »)

Le DVD du Grand Canyon tourne toujours dans le salon. Elle passe la tête dans l’encadrure de la porte, et me dit « Regarde, c’est la rivière Colorado ». Je jette un œil.

Ca y est, je suis sur le point de partir. Je lui dis que je suis contente de l’avoir rencontrée, et elle me dit la même chose. Elle me serre à nouveau dans ses bras, et me regarde avec ses yeux bleux/gris.

Margaret a le visage plein de petits plis qui racontent des histoires. Des cheveux argentés, bouclés sans doute par des petits bigoudis, encadrent le tout.

Elle me dit « J’aimerais bien prendre une photo, mais maintenant, vous n’avez plus de Fotoapparat. (en allemand dans le texte). Tout est… » (Elle cherche ses mots).

Moi : « Sur ordinateur ? »

Margaret : « Oui, vous n’avez plus de Fotoapparat. »

Je lui explique que j’ai un « Fotoapparat », et que même si c’est fait pour aller sur l’ordinateur, il est possible d’imprimer la photo. Je lui promets de le ramener dimanche.

Je m’en vais marcher le long des pâtés de maison qui me séparent de chez Philippe. Je réalise que je peux marcher vite, avec mes jambes en pleine forme. Il fait chaud, le soleil du soir est agréable. Je repense à l’histoire de Margaret. Je sais que je viens de faire une belle rencontre.

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